Comment a-t-on pu passer du geste stupide d’un amoureux éconduit à une fausse affaire d’attentat kamikaze avorté ?
L’“incident” donne la mesure de la dangerosité d’une communication hasardeuse sur un thème d’une extrême gravité. Ballottés entre suggestions anonymes et sources identifiées, des confrères qui, parfois, confondent briefing et point de presse, usent de styles qui oscillent entre vérité assénée et romanesque délié. Dans un effort de reconstitution à partir de matériaux du jour, la situation sécuritaire est présentée comme une accumulation d’intrigues avec ses personnages principaux et ses figurants, ses intrigues, ses complots, ses fortunes et ses infortunes.
À l’ardeur communicationnelle de certains responsables, qui se sentent probablement sommés de démontrer leur efficacité, répond la dérive d’un certain journalisme tenté de participer à une narration exaltée, hollywoodienne, de la lutte anti-terroriste.
Les services de sécurité et la presse jouissent pourtant d’une longue expérience en matière de couverture des évènements liés au terrorisme. Malgré cela, des faux pas qui discréditent la communication des uns et le professionnalisme des autres ont encore épisodiquement lieu. Dans le traitement médiatique du terrorisme, ni la dose ni la formule ne semblent correspondre au besoin social qui découle de notre situation : le besoin d’informer, de prévenir, de rassurer et d’éduquer.
La leçon d’une décennie d’épreuves n’a pas été apprise. Et des erreurs qui ne se faisaient pas se font. Là où intervenait un journalisme de vigilance et d’engagement apparaît un journalisme naïf et de complaisance. Les procès, les pressions et les empressements ont fait leur effet. Il y a une dizaine d’années, les autorités étaient contraintes à un débat sur la communication sur le terrorisme. Aujourd’hui, le débat est apostasie.
Sur le terrorisme, il faut surtout se taire, pour cause de réconciliation nationale : on ne doit entendre que le slogan mystifiant de “la paix revenue”. Mais avec le vacarme des embuscades meurtrières et des voitures piégées, l’État ne pouvait laisser la parole aux seuls sites des groupes terroristes et leurs télévisions-relais, et devait recommencer à s’exprimer sur sa stratégie de lutte contre le terrorisme. Trop tard ! La presse, largement convertie au clientélisme politique et à l’information compostée, s’était désengagée du front anti-islamiste et antiterroriste. Le sujet avait perdu d’intérêt dans la hiérarchie rédactionnelle.
Avec l’avènement des attentats et la surenchère communicationnelle, la chronique sécuritaire s’est allègrement délurée. L’essentiel — les questions politiques et stratégiques que pose le terrorisme — est noyé dans une débauche de détails “techniques”, voire “croustillants” : du kamikaze involontaire et lui-même piégé au mode d’acquisition du camion infernal, en passant par les virtuelles femmes kamikazes.
Ainsi, le scénario insensé d’un jeune abruti, déchu, probablement inspiré par le mythe “officiel” de Hanane la kamikaze, est médiatiquement mis en scène du fait de la spontanéité qui marque encore l’information sécuritaire.
Il n’y a pas loin de la question de la liberté d’expression à la gestion de l’information sécuritaire.
M. H.